« L’Art est une blessure devenue Lumière » Georges Braque

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jeudi 21 octobre 2010

(32) proverbes marocains (suite n° 1 de la publication du 05-09-10)

Femmes, femmes, femmes, on vous aime, au singulier moins qu’au pluriel 


Début de petit florilège : ce qui se dit des femmes, ce que disent les femmes, ce qu’on prête aux femmes.



1.    Femmes poilues

« ila chefti en-nmel fe drouj, 3ref la3cel fel mesriya »

Textuellement : « Si tu vois des fourmis dans l’escalier, c’est qu’il y a du miel au grenier ». Cette parabole fait référence au goût prononcé de certains mâles pour les femmes velues, tomenteuses, supposées être plus « chaudes » en amour… Je laisse à chacun le soin d’apprécier, mais ça me fait un peu penser à l’autre idée reçue selon laquelle « surabondante pilosité des hommes = virilité », alors que les psychologues ont depuis longtemps constaté qu’elle ne signifie que grande irritabilité ! Bien sûr, c’est moins glamour … désolé.

Pour autant, ne nous privons pas d’une reformulation poétique de cet adage, signée CharivariBlog :

« C’est entre les jambes les plus velues des belles
        Qu’on trouve les poilus distillant le meilleur miel » … hum


2.    Attaques verbales indirectes

« el hedra m3a es-sayra ou lklam lel hadra »

Textuellement : « Elle s’adresse à une passante mais ses paroles sont destinées à la voisine ».
Ce procédé rhétorique est vieux comme le monde. Mi-paranos mi-langues de putes, et souvent orfèvres des attaques biaisées, nos femmes se sentent immanquablement visées lorsque des piques assassines, proférées en leur présence à haute et intelligible voix, sont hypocritement adressées à quelqu’autre de leurs congénères.

Reformulation brute de décoffrage : « C’est sûrement à moi et non à l’autre salope que cette salope s’adresse ! »


3.    Bien choisir une épouse

« hall 3aynik qbel ez-zouaj, ou menba3d sedhoum »

Textuellement : « Ouvre les yeux avant le mariage, puis ensuite ferme-les ». Le secret du bonheur (???) et de la paix des ménages !
No comment, sagesse planétaire …

4.    Ruse féminine

« Sidi hrami ou lalla kter mennou ;
sidi hseb el qeddid ou lalla qet3atou »

Cela veut dire texto : « Mon maitre est malin mais ma maitresse l’est encore plus ; quand mon maitre compte les qeddid, ma maitresse les découpe ».
Alors là, messieurs-dames, accrochez-vous, je vous raconte l’histoire.

Dans la médina de notre bonne vieille ville de Fès, une tradition séculaire veut que tout foyer profite de l’aïd el adha (fête du sacrifice) pour préparer du khli3 ; après les ripailles de la fête, une grande partie des chairs restantes est transformée en conserve de viande salée selon un savoir-faire ancestral ; on appelle ça le khi3, c’est un délice et ça se conserve plusieurs mois. Mais dans les maisons bourgeoises, il arrive même qu’on trucide, en plus du bélier sacrificiel, quelqu’autre bestiau (mouton, chevreau, bœuf ou chameau) entièrement dévolu à cette préparation ; l’opération revient donc cher et les hommes, maris-pères-frères-oncles, veillent au grain car nos dames ont la fâcheuse manie de frimer en faisant « goûter » leur préparation à leurs mères, filles, sœurs, belles-sœurs, voisines, copines etc. Et, de petits tupperware en seaux entiers, l’addition finit parfois par être plus salée que la sauce.
Mais comment se passent les choses ?

Les viandes sont découpées en lanières étroites d’une vingtaine de cm, (ça ressemble à des cosses de caroubes) puis assaisonnées et suspendues comme des chaussettes aux fils à linge des terrasses pour sécher naturellement au soleil pendant plusieurs jours.

La petite domestique « auteure » du proverbe avait donc remarqué un drôle de manège mettant aux prises son maitre et sa maitresse : chaque matin, avant de vaquer à son travail, l’époux méfiant faisait un petit détour subreptice par la terrasse et comptait un à un les « qeddid » (morceaux de viande) dont il entendait ne pas se laisser benoîtement spolier par la prodigalité déplacée de sa femme. Et le soir, rebelote, ce qui lui permettait de contrôler le nombre de « lanières de viande » distribuées par sa femme durant la journée … Sauf que, aussitôt le mari sorti, sa rusée moitié montait à son tour sur la terrasse munie d’une bonne paire de ciseaux, et découpait lesdites lanières en 2 dans le sens de la longueur, dédoublant ainsi leur nombre. Puis elle en  décrochait la moitié, qu’elle expédiait en catimini à sa famille et à ses copines. Enfin, prenant bien soin de rester crédible, elle en retirait quelques unes de plus qu’elle déposait dans un tagine sur sa cuisinière ; si bien que, lorsque pour faire le malin et souligner sa vigilance, le suspicieux époux faisait mine de s’étonner d’une « certaine diminution apparente » des quantités, l’épouse faisait à son tour semblant d’être surprise par la remarque avant de répondre sur un ton angélique : « mais bien sûr, mon chéri, tu as évidemment raison ». Puis elle aboyait un ordre en direction de la petite bonne qui accourait mettre sous le nez du seigneur le tagine de Soissons. « Je me disais bien », pontifiait alors le mâle autosatisfait, convaincu de sa sagacité et persuadé de maintenir ainsi l’écervelée sous une légitime et efficace pression. Laquelle concluait avec sa mine de Sainte-Nitouche : « J’ai mis de côté ces quelques qeddid pour ton petit-déjeuner aux œufs demain matin, je sais que tu adores çà ».
Ainsi, pendant que Madame continuait de n’en faire qu’à sa tête en riant bien sous cape, le ressortissant du sexe fort, lui, rassuré par ses décomptes quotidiens, « maitrisait la situation » et savourait l’étonnante sagesse de son épouse, si raisonnable par rapport à celles de tous ses malheureux amis.
Quant à la petite bonne, à l’instar de Figaro, elle constituait son bréviaire philosophique en notant soigneusement :

« A malin maligne et demie ! Mon maitre est le roi de la soustraction par addition, ma maitresse est la reine de la multiplication par division … »

5.    Tenir son rang

“el ma3rouda fe nharha, hsen tebqa fe darha”

Textuellement : « Celle qu’on invite le jour-même ferait mieux de rester chez elle ».
On estime chez nous qu’une invitation digne de ce nom (à manger surtout) doit entrainer un certain dérangement et des préparatifs contraignants, en rapport avec la considération réelle que l’hôtesse a pour son invitée. Nos femmes ne se sentent donc honorées et valorisées par une invitation que si celle-ci est faite bien à l’avance. Si l’invitante ne se donne pas de mal pour vous recevoir avec tous les honneurs, si elle vous invite à la dernière minute (le jour-même), c’en est presqu’insultant ; et il sied aux âmes bien nées de décliner, sauf à accepter de jouer le rôle indigne de simple « bouche-trou ».

6.    Jalousie de belles-sœurs

« En-nouta ma tebghi en-nouta ghir 3awra ou 3arja »

Textuellement : « Toute belle-sœur aimerait que sa belle-sœur soit borgne et boiteuse ». Précisons, Madame, que la belle-sœur dont il est ici question n’est ni la sœur de votre mari, ni l’épouse de votre frère, mais l’épouse du frère de votre mari. Dans nos contrées, on est convaincu qu’une haine proverbiale taraude toujours les femmes mariées à des frères ; en représentation et en rivalité permanente au sein de la même famille d’accueil, confrontées à une belle-mère commune qu’elles détestent sûrement avec la même hypocrisie, ces belles-sœurs là ont la réputation de se vouer une jalousie irréductible … que n’apaiserait donc qu’une disgrâce physique disqualifiante.


7.    Femmes martyrisées

« el mehlouba hlib ou el ma3soura demm »

Textuellement : « La femelle que tu trais donne du lait, celle que tu pressures donne du sang ».
Ce magnifique adage rappelle à la raison et à la mesure tous les hommes qui entendent tirer le maximum d’une femme en abusant avec brutalité de sa générosité et de son dévouement. Mais rien n’empêche de l’appliquer à toutes les situations où une personne serait si odieusement exploitée qu’il deviendrait impossible d’en obtenir le meilleur et inévitable de susciter sa rancœur.

J’oserai, plus allusivement : « Le sein que l’on tête donne du lait, celui que l’on martyrise donne du sang ».

8.    Vengeance de femmes

« ila helfou fik er-rjal bat na3es, ou ila helfou fik en-nsa bat gales » 

« Si ce sont des hommes qui jurent ta perte, dors tranquille, si ce sont des femmes, ne ferme pas l’œil ».

Mais qui l’ignore ??? « Ce que femme veut, Dieu le veut » disent les croisés.

9.    Education des jeunes-filles

« ed-deffa bel qfel ou el3ateq bel 3qel »

« La clé est à la porte ce que la sagesse est à la vierge ».

Enfermer les jeunes-filles pour préserver leur vertu n’est pas la solution ; et, apparemment, nos ancêtres le savaient depuis toujours. Ainsi préféraient-ils s’en remettre à ce mélange d’éducation et de raison (inné + acquis) qu’on nomme chez nous « el 3qel » et que l’on pourrait traduire par le terme de « sagesse ».

10.          Cocu et content

« allahouma la3cel ou ndouwweq shabi wala lekhra ou netlih bouhdi »

« Plutôt posséder du miel et en faire profiter mes amis que d’avoir de la merde et m’en gaver tout seul ».

A bon entendeur salut ! Cette sentence gracieuse émane d’un gus qui était uni à une très belle femme à la cuisse assez hospitalière. Le seul de ses amis qui n’en avait pas encore profité, marié lui à un laideron indéfectiblement fidèle (et pour cause), ne cessait de le harceler pour lui faire comprendre que la belle le cocufiait à tours de bras. Or notre homme le savait depuis belle lurette et s’en accommodait parfaitement en son for intérieur ! … Jusqu’au jour où le délateur cracha ouvertement le morceau et reçut cette réponse excédée, cinglante et non dénuée de bon sens.

11.          Les ravages de la puberté

« a bba, zouwejni wella neslem »
Textuellement : « Papa, si tu ne me maries pas je me convertis à l’Islam »… Cette menace sacrilège est supposée sortir de la bouche d’un jeune juif dévoré par d’irrépressibles pulsions sexuelles, à l’époque néandertalienne où le mariage des rejetons était l’affaire des seuls parents et où l’on n’avait aucune chance de satisfaire le moindre désir en dehors de ses liens sacrés.
Imaginez l’impact mental d’une injonction aussi comminatoire sur le malheureux géniteur hébraïque ! Devant pareil chantage, impossible de refuser quoi que ce soit car, pour un juif,  plutôt mourir que de courir un risque aussi énorme.
Mais cette parabole est bien arabo-islamo-marocaine et elle doit être prise au 3ème degré. Car au Maroc, les musulmans ont vécu pendant des siècles à côté des juifs ; ils les connaissent très intimement et savent l’attachement viscéral des sépharades à leur religion ; en dépit de nombreuses plaisanteries sur ce sujet, nul marocain ne pourrait imaginer la conversion de l’un d’eux à l’Islam, sauf miracle ou accident. C’est pourquoi, quand un marocain veut signifier qu’il a l’impression d’être soumis à un chantage inadmissible, il utilise cette pirouette dévastatrice pour recadrer avec humour la « négociation » en cours.

12.          Obéissance dûe au mari

« ti3ou rjalkoum ou 3siw waldikoum »

Sens de cette surprenante injonction faite aux femmes : « Obéissez à vos époux, dussiez-vous battre vos parents ».

Ce conseil choquant traduit l’emprise rigidissime des mœurs dans notre patriarcale société ; l’obéissance que « doivent » les femmes à leurs maris est si prégnante dans « l’harmonie sociale » que, pour bien l’inculquer dans l’esprit des femmes « rebelles », cet aphorisme va jusqu’à transgresser le tabou sacro-saint du respect dû aux parents. En effet, n’est-il pas dit dans le Coran qu’on ne doit jamais blesser sa mère, fût-ce par un simple « murmure d’impatience », un simple bougonnement ? Pour autant, la réalité des rapports de force impose sa loi d’airain et on en arrive à conseiller aux femmes de déroger à un précepte divin plutôt que d’indisposer leurs époux ! Evidemment, il ne s’agit là  que d’une « façon de parler » que personne ne prend au pied de la lettre.

Derrière ces mots, une marocaine musulmane entend plutôt :

« Si, ce qu’à Dieu ne plaise, tu devais aller jusqu’à contrarier tes parents pour plaire à ton époux, alors oui, fais-le sans hésiter », car telle est la dure loi du mariage et là réside le secret de sa réussite.

13.          Accepter son sort

« li teybettou l3amcha, kay yaklou rajelha »

Textuellement : « Quoi que cuisine la chassieuse, son mari le mange »

Il n’est pas mimi celui-là ? La « 3amcha », c’est une femme chassieuse et qui n’y voit pas grand-chose ; pas très propre non plus puisqu’elle tripatouille sans cesse ses paupières couvertes de chassie (el 3mach), cette matière gluante qui se dessèche sur les bords.
La chassieuse est rare en Europe parce qu’il y fait trop froid et « pas assez pauvre » ; mais heureusement, on en voit aux infos, dans les reportages sur les famines africaines, avec des essaims de mouches tourbillonnantes … Tout ça n’est donc pas très ragoutant à regarder, convenons-en.
Ce que suggère poétiquement cet adage méprisant, c’est que le malheureux quidam qui a la malchance d’être marié à une 3amcha, eh bien il fait avec ! S’en contente, quoi !
En général, ce proverbe sonne comme un simple constat - du style « l’amour est aveugle » – surtout quand on  constate par exemple qu’un homme semble satisfait, voire heureux en ménage, malgré les piètres qualités de sa femme. L’ironie qu’il exprime alors peut donc être dépourvue de malveillance et n’exprimer, en maintes situations, qu’un apitoiement condescendant, ou même une sympathie attendrie en faveur de la « victime » ; une mère pourrait très bien dire ça de son propre fils pour déplorer le peu dont ce dernier se contente.

Mais ce n’est pas toujours le cas, loin s’en faut ! Dans la bouche des vipères (celles des villes, pas celles des champs), c’est plutôt un cri de dépit. Car certaines matrones, persuadées d’être de gracieuses et parfaites maitresses de maison, sont parfois si malmenées par d’exigeants époux, qu’elles jalousent leurs « chassieuses » congénères et dénigrent les mâles qui s’en satisfont avec amour et gentillesse.
On appelle cela de l’envie, et c’est l’un des 7 péchers capitaux.

14.          Jeter son dévolu sur un homme  (-16)

ana 3andi fach ou nta 3andek bach

Textuellement : “ Moi, j’ai dans quoi, et toi, tu as avec quoi”.

Une dame n’en pouvait plus de faire les yeux doux à un lourdaud qui ne se décidait pas à « l’entreprendre » ; c’est donc en ces termes crus et directs qu’elle franchit le Rubicon de la bienséance pour le tirer de sa torpeur.

Plus imagé, cet aphorisme pourrait être : « J’ai le mortier, tu as le pilon » … mais vive le dialecte populaire marocain car rime et truculence disparaissent avec la traduction.

15.          Femme désenchantée (-18)

« ma lqit khir fe li tqebni ou la3essak fe li shebni »

Textuellement : « Je n’ai rien … », et puis non !

Plus gracieusement : « Je n’ai pas … », et puis non !

En proie aux avances forcenées d’un dragueur « bien de chez nous », qui ne cessait opiniâtrement de lui promettre monts et merveilles, une belle et sage divorcée décida d’y mettre un terme final et « laissa tomber ces mots » :

« Moi qui n’ai déjà rien obtenu de bon avec le mari qui m’a déflorée, que pourrais-je attendre de toi qui ne cherches qu’à me baiser ? ».
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Voilà, voilou, fin de la deuxième salve de sagesse populaire. A bientôt incha’Allah.

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auteur : Camal Elmili Hamayed
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