« L’Art est une blessure devenue Lumière » Georges Braque

Archives du blog

dimanche 5 septembre 2010

(21) sagesses populaires et parémiologie

"Qal lou chkoun bak ya lehmar, qal lou 3ammi houwa el 3awd" 

        - Quand on demande à l’âne qui est son père,
Il répond que son oncle est le cheval -

J’ai la chance de connaître assez bien la langue française pour la « vivre » aussi naturellement que je vis l’arabe parlé marocain, matrice de ma personnalité ; sans schizophrénie et sans pratiquer le sabir, ce détestable mélange jargonnant devenu naturel à nombre de mes concitoyens et qui s'impose quasiment comme la norme sur les nouvelles radios commerciales.




Malgré le côté rigolo et coloré de ce pataquès bien de chez nous, que nous savourons et pardonnons bien volontiers à ceux qui ne sont pas instruits, il y a une sacrée différence entre parler alternativement 2 langues et les parler simultanément ! Dans le premier cas on est bilingue et biculturel, dans le second, on fait plutôt figure d’analphabète « zérolingue » ...

J’appartiens à l’innombrable "engeance mixte" issue des bouleversements politiques et des mouvements de notre vaste monde, cette population que B. Pivot se plaisait à interviewer dans sa dernière émission intitulée « Double Je ». 
Je me sens biculturel, je vis et respire biculturellement, je suis 2 en 1, mais je ne suis pas 2 ! Après tout, j’ai bien un père et une mère, alors pourquoi pas une langue paternelle et une langue maternelle ? Et de la même façon que je marche en alternant inconsciemment jambe droite et jambe gauche, tout en regardant simultanément avec mes 2 yeux, eh bien je vis continument et naturellement dans la fusion des 2 langues qui m’ont constitué, avec leur double référentiel psychique, social et intellectuel.

Pourtant, pourtant, il est 1 domaine, 1 compartiment de mon cerveau, 1 circuit neuronal de mon « double Je » qui privilégie nettement le dialecte marocain au détriment de la belle langue de Molière et des Lumières : c’est le territoire subtil de la sagesse populaire et son corollaire, le codex volumineux et intemporel dans lequel sont consignés adages, proverbes, aphorismes et autres maximes.

Car oui, quand il s’agit de rendre compte de la sagesse et de la malice populaires, de les synthétiser, rien ne vaut le dialecte marocain ! A chaque situation de la vie, à chaque embrouille, à chaque hésitation existentielle, à chaque difficulté, à chaque ridicule, à chaque rire et à chaque peine … répond une maxime cinglante et pertinente. Juste quelques mots qui jaillissent spontanément de leur écrin pour résumer la question et jeter une lumière implacable sur la bonne réponse. Quand un marocain parle à un marocain, pas besoin de longs discours fumeux ; sur la plupart des sujets, un dicton bien placé rendra compte de la problématique posée et la conclura de manière lumineuse et pleine d’esprit ...
Encore faut-il les connaître, ces proverbes !

Personnellement, j’ai toujours été littéralement subjugué par leur nombre, leur truculence, leur concision et leur justesse : « du concentré d’extrait de quintessence d'observation et d’analyse ! », dirait Bérurier.

         Ma pauvre et chère mère, Dieu ait son âme, avait la résignation pudique  et l’élégante réserve des grandes Dames fassies de sa génération. Analphabète, très intelligente et vive d’esprit, elle disposait d’un thésaurus apparemment inépuisable d’adages susceptibles de répondre à toutes les situations ; et elle s’en servait constamment, à ma grande admiration. Pas un problème ne se posait, pas une interrogation ne la taraudait sans qu’elle fût capable de les expliciter et de les circonscrire par quelque aphorisme incisif et percutant ! Je buvais ses paroles comme du petit lait et la harassais de demandes d’explications ; elle y répondait laconiquement, surtout lorsque le propos lui semblait outrepasser les limites imposées au respect filial.

Une anecdote entre mille.

Un début d’après-midi, après avoir déjeuné en tête à tête avec elle, je m’étais assoupi pour une petite sieste dans son salon. 2 tantes et une troisième vieille dame vinrent lui rendre visite. Et elles se mirent à papoter copieusement en rapportant à Maman les derniers potins de notre bonne ville de Fès ; elles s’exprimaient d’autant plus librement qu’elles n’avaient pas remarqué ma présence, caché que j’étais dans l’ombre d’un coin du living room. Maman les écoutait sans faire de commentaires mais avec délectation, et je percevais distinctement ses petits rires discrets (car elle n’oubliait pas que j’étais à portée d’oreille) à l’écoute des cancans qu’on lui rapportait de manière tonitruante et assez crue … Imaginez la liberté des propos que pouvaient échanger ces perdrix de l’année, 4 veuves septuagénaires, qui se croyaient seules entre elles ! Tout à coup, le nom d’une jeune femme que je connaissais m’arracha mollement à ma demi-somnolence ; tante Z. rapportait la nouvelle  stupéfiante du récent divorce de ladite femme, dans sa première année de mariage. Le sujet enflamma aussitôt le poulailler et les commentaires commencèrent à fuser. Sur les motifs de la rupture, les 3 visiteuses n’y allaient pas avec le dos de la cuiller, incendiant le pauvre ex mari, accusé de n’avoir que trop mollement honoré sa jeune et vigoureuse épouse. Fustigeant à tours de bras « tous ces mâles dont le goût pour le commandement n’a d’égal que leur manque d’ardeur à l’ouvrage », chacune des matrones en profitait pour régler ses propres comptes posthumes, déballant le souvenir affligé de ses affres personnelles et  « assassinant » derechef, sans aucune pudeur, son propre « incapable » de défunt époux. Tout cela avec force éclats de rires et maints aveux croustillants. Bref, une véritable parodie de « Old Sex in  the city », version arabe des seventies.
Comme souvent, drapée dans sa classe naturelle, quelque peu « coincée », et sans doute peu rassurée par la « profondeur » de mon sommeil, Maman n’en perdait pas une miette mais ne pipait toujours pas mot.
Quand cessa le brouhaha provoqué par cette délectable « tberguiga » (rumeur, info invérifiable, cancan … ), les invitées firent silence, comme pour forcer Maman à réagir. Et ma mère lâcha, d’une toute petite voix sentencieuse : « Ma 3amer el ghar kay ya3ya, kay ya3ya ghir el far ».
En arabe, ce dicton rime et percute, croyez-moi ! Car cette petite dizaine de mots acidulés signifie bonnement : « Le trou ne se fatigue jamais (d’être creusé), seul s’épuise le rat (qui le creuse) ».
Et vlan pour la jeune mariée insatiable, et vlan pour les commentatrices médisantes ! D’une petite parabole élégante et acerbe, Maman venait de mettre fin à la curée en séchant les mégères et en rétablissant dans son honneur le mari éreinté. Il faut dire que Maman connaissait et appréciait ce monsieur et que, dans les conflits conjugaux, elle avait plutôt tendance à prendre fait et cause pour les hommes. Mes sœurs (qui avaient parfois tenté de se plaindre de leurs maris) en savent quelque chose … Pour autant, et j’en suis certain, si ma mère avait eu une opinion plus favorable à la jeune femme, elle aurait certainement tiré de son thésaurus marocain quelqu’autre adage aussi cinglant, mais signifiant l’exact contraire de ce qu’elle venait de dire. Car oui, la vérité est multiple, relative et changeante ; oui, les mots pour la dire le sont tout autant ; non, ça ne diminue en rien la pertinence des adages ; et oui, c’est une délivrance que de pouvoir exprimer avec efficacité ce qu’on ressent sur le moment : merci les proverbes !

Comme pour ses recettes de cuisine, dont je me suis si longtemps régalé, j’ai donc un jour commencé à noter et annoter les savoureux proverbes ponctuant les opinions de ma mère ; et leur nombre grossit si vite que je conçus l’objectif d’en faire un recueil. L’appétit venant en mangeant, j’ai vite étendu ma boulimie aux citations de tous mes interlocuteurs dotés d’une éloquence imagée et riche ; un concierge d’immeuble vétéran de l’armée française et originaire des montagnes berbères, une nounou noiraude à l’inspiration inextinguible, une belle libertine à l’humour dévastateur, les parents et grands-parents de mes copains des 4 coins du pays, une quasi-centenaire mère-maquerelle apaisée et repentie, un érudit pontifiant qui officiait en faculté, un chauffeur de taxi intarissable dont je louais parfois les services, tout était bon à prendre et à digérer …

Bien sûr, je n’eus jamais le temps ni le loisir de mettre à exécution mon projet mais, heureusement, plusieurs recueils de parémiologie marocaine sont parus depuis, réparant enfin, partiellement, une lacune éditoriale inadmissible.

Le Maroc est une contrée aux multiples facettes. Son histoire et sa géographie en ont fait un melting-pot qu’estompent l’unité et l’harmonie conquises sous l’autorité de l’Islam et d’une monarchie multi séculaire. Mais ses mille visages sautent aux yeux et aux oreilles de tout observateur attentif et curieux. Partout s’entend avec force et clarté la résonance des spécificités identitaires charriées par les alluvions bigarrées qui ont irrigué les cités et les régions du pays : la culture arabo-andalouse des fassis, la rudesse parfois fruste des 3 grandes « berbérités » (le monde guerrier du Rif, le monde agraire de l’Atlas et celui plus commerçant et mystique du Sousse), la verve cocasse et truculente de la moqueuse Marrakech, les restes clairsemés et vivaces de l’humour juif sépharade, le bon sens mal dégrossi mais percutant du monde paysan (les 3roubiya), et j’en passe … Quiconque tend l’oreille reçoit tout cela à profusion, comme un orpailleur qui viendrait poser ses tamis en aval d’un fleuve aurifère, ou comme ce voyageur gourmand qui arpenterait tout les coins et recoins du royaume à la découverte de sa remarquable gastronomie.
Aujourd’hui, tout le monde sait emprunter à Fès pour concocter une délicieuse pastilla ou pour mitonner le meilleur tagine de pigeonneaux aux amandes ; tout le monde sait apprêter la tenjia de Marrakech ou le couscous au poisson de Safi, et tout le monde sait choisir et rôtir un succulent méchoui à la montagnarde : vive la diversité !

Les proverbes sont « l’autre » cuisine du Maroc ; ils ne font pas saliver nos papilles et ne régalent pas nos ventres, mais ils font se télescoper nos neurones en émoustillant nos méninges. Ils sont un vrai régal, et tout bon médecin de l’âme vous recommanderait de les utiliser sans modération. 

Mise en bouche et petit florilège à l’attention des non-initiés : la traduction est explicative et non littérale ; il va de soi que dans le texte dialectal, il y a en plus humour, poésie, souvent rime, et toujours « la substantifique moelle » du Maroc.

Thème : Arrivisme et confusion des valeurs


Bon appétit !

·   qal lou chkoun bak ya lehmar
qal lou 3ammi houwa el 3awd

       Quand on demande à l’âne qui est son père,
Il répond que son oncle est le cheval.

·   allah ye nejjik men el mechtaq ila daq
wou men el bayra ila derbet es-sdaq

Dieu te préserve du frustré s’il goûte à l’objet de son désir
Et de la vieille fille si elle met le grappin sur un  mari.

·   t3ajjeb lel jmel ila cheftif fe es-sem3a,
          amma bellarej, hadik blastou

Etonne-toi de voir le chameau dans un minaret …
Quant à la cigogne, c’est sa place naturelle.

·   ta3la el 3ayn hetta ta3la
wou el hajeb fouq menha

Si haut que s’élève l’œil
Le sourcil reste au-dessus de lui.


·   el terma li ma mçançach be sserwal
     kay ya3mellha eddiq

Quand un derrière n’est pas habitué à porter une culotte,
Il s’y sent à l’étroit.

·   el 3roubi ila tbelled
bhal el bendir ila tjelled

Un campagnard qui accède à la ville,
C’est comme un tambourin dont le cuir vient d’être retendu (il sonne haut et fort).

·   kan el klam le ahl el klam,
men li rja3 el klam le lhadfin
tel3ou lehmir le lmçella
wou bqaw el khil waqfin

Jadis, le droit à la parole était donné à ceux qui savent ;
Maintenant qu’il échoit aux derniers venus,
Les ânes se bousculent dans le « prétoire » (l’aire de prière, par définition lieu du plus haut savoir)
Et les chevaux en restent figés (saisis, muets).

·   (Variantes du précédent)

menli tel3ou lehmir lel mçella
bqaw el khil fel kouri (fe rbayethoum)

Quand les ânes accèdent à la salle de prière,
Les pur-sang préfèrent rester dans leurs écuries.
 _____________________________________________

auteur : Camal Elmili Hamayed

copyrights et tous droits réservés à l'auteur & à  MOSALYO
reproduction interdite

1 commentaire: