à Kika qui sait combien mon imaginaire est ici redevable au triste été de 1989
Avant-propos : parfois, au bas de mes textes, je donne succinctement le sens d’un certain nombre d’expressions et de mots marqués d’un astérisque. Cette aide pratique n’est évidemment pas destinée au lectorat distingué qui sait tout sur tout ; sa seule raison d’être est de faciliter les choses à « quelques jeunots et jeunottes de ma connaissance » qui en ont expressément formulé la demande, menaçant de s’enfuir chaque fois qu’ils perdraient pied ! En leur évitant d'avoir à interrompre trop souvent leur lecture pour recourir à un dictionnaire, je m’efforce donc de ne pas gâcher leur « plaisir littéraire » ... Quant aux "arabismes et autres marocanismes" qui émaillent occasionnellement mes écrits, leur traduction, translittération ou interprétation s’adresse d’abord aux non-marocains.
Avertissement aux "malvoyants" : pour de mystérieuses et exaspérantes raisons techniques, ce blog s'affiche différemment selon le navigateur utilisé ; en particulier, les textes sont nettement plus lisibles et épais avec GOOGLE CHROME qu'avec MOZILLA FIREFOX ou INTERNET EXPLORER ... Faites donc un essai avec chaque navigateur installé sur votre ordinateur puis utilisez celui qui vous convient le mieux.
En hommage à tous les Abderrahim Bouabid du monde
Je n’ai pas personnellement connu Abderrahim Bouabid, cet éminent nationaliste et militant de gauche décédé à Rabat le 08 janvier 1992, à l’âge de 69 ans ; mais l'homme renvoyait une noble image de la politique et j’avais pour lui une profonde considération. Si ses obsèques m’ont symboliquement inspiré ce long poème, c’est parce que, comme tous ceux que sa mort affecta sincèrement, j’ai été révulsé par la présence trop visible et le comportement indécent d’un certain nombre d’importuns et de salauds qui, n’ayant notoirement rien à faire là, s’y pressèrent pourtant et s’y bousculèrent, qui pour redorer son blason, qui pour donner le change et qui pour se faire valoir. Mais nul n’ayant été dupe de leurs gesticulations et simagrées, ces cuistres* n’en récoltèrent qu’un surcroît d’indignité et d’antipathie, voire de mépris et de haine. Ce poème en témoigne à sa façon, même si l’essentiel du « tableau » qu’il décrit ne se trouve pas, loin s’en faut, que dans le premier des 3 « portraits » qui le composent ... Un commentaire très (trop ?) explicite vous attend plus bas, si vous allez jusque là.
FUNÉRAILLES
Premier portrait - Les Hyènes -
Leurs regards sont furtifs*, leurs faces sont chafouines* ;
La meute agglutinée cerne le lit du mort ;
Ces vieux corps déjetés* semblent un tas de ruines
Où chacun, à part soi*, suppute de son sort …
Le « Seigneur » est parti, avant eux, pour toujours ;
Et tandis qu’apaisée sa noblesse irradie,
Leurs faciès pénétrés d’hyènes et de vautours
Disent tant de laideur qu’on les croirait contrits*.
Mais ce n’est que la course à la reconnaissance
Qui pousse jusqu’ici, et toute honte bue*,
Ces fats* et ces requins signant par leur jactance*
« L’hommage naturel du vice à la vertu ».
Par ce détour forcé sur leurs routes de soie,
Ils font la révérence, avec excès de zèle,
A celui qu’ils narguaient de leurs ors, de leurs lois
Et de l’orgueil vulgaire où leurs âmes excellent.
Du temps qu’œuvrait ce Juste, en proie à l’infamie,
A tenter chaque jour de desserrer l’étau
Où leur caste rapace étrangle tant de vies,
Ces charognards, en chœur, l’eussent mis en lambeaux !
Leurs sentiers avinés* raillaient ses routes hautes,
Car ils n’aiment rien tant que ce qu’il n’aimait pas ;
Et quand son regard droit semblait compter leurs fautes,
De l’engeance vassale ils gardaient le front bas ;
Mais ici, trop heureux d’associer son prestige
A l’orde* avidité de leur insignifiance,
L’un en panégyriste* et l’autre en homme-lige*,
Tous accourent, quêtant l’oint* de sa précellence*.
Plus d’un dans ce cénacle* a pourtant, en personne,
Attenté au défunt et même à son honneur ;
Mais, chaque fois grandies, la victime et l’icône
Ont forcé le respect de tous leurs prédateurs.
Quelques autres – hélas trop vils pour l’affronter –
Avaient feint de toiser d’assez haut « ses chimères » :
« Il niait la nature ? Il voulait la changer ?
Eh ! bien que ce Sisyphe* assumât son calvaire. »
… Cependant qu’eux, habits signés et limousines,
De palace en resort* mâchouillant leurs cigares,
De cures en conseils, de mosquées en usines,
Dans leurs bureaux feutrés et autres lupanars*,
Modestement iraient, sans le moindre état d’âme,
Singer leurs géniteurs, baliser l’avenir,
Dupliquer leurs enfants, entretenir leurs femmes,
Faire un « saut à Genève » … et allégeance à Sire.
Aujourd’hui néanmoins, cet hommage unanime
Frappe leurs vieux cœurs secs comme un coup de semonce :
Ils ont l’âge du mort, un pied dedans l’abime
Et le miroir cruel grossit les différences.
Ils savent qui ils sont ! Mais ont tant soif d’estime
Qu’ils jalousent jusqu’à l’éloge qu’ils prononcent ;
En ce qu’il sous-entend plus qu’en ce qu’il exprime,
En ce qu’il glorifie moins qu’en ce qu’il dénonce.
Deuxième portrait – Le Fils –
Accroché à un mur, un portrait de jeunesse ;
On jurerait y voir l’aîné des orphelins,
Ce jeune-homme aux traits purs, perdu dans son chagrin,
Et que semble effarer l’éclat de la grand-messe*.
Beaucoup parmi ces gens lui sont des inconnus ;
Mais, que cherchent ici tortionnaires notoires,
Politicards véreux, journalistes sans gloire
Et autres exploiteurs ou juges corrompus ?
Ils osent sans vergogne, oui, ils osent souiller
Les obsèques de qui voua son existence,
Son esprit, son honneur, son cœur et sa conscience
A défendre, contre eux, le faible et l’opprimé !
Ce jeune-homme ulcéré, ce n’est pas un dauphin ;
Ce jeune-homme est un fils que leur présence offense !
Il hait ces flagorneurs* qui tout à coup encensent
L’humaniste blanchi sous le harnais* du bien.
Quand on craignait pour lui, ce héros qu’il vénère,
Pour apaiser les peurs répondait, souriant :
« Lorsque le fruit est là, la graine a fait son temps ;
Tu m’as rendu heureux et je t’ai rendu fier.
Tout homme a mérité s’il laisse à son enfant
Un monde un peu meilleur qu’hérité de ses pères ;
Mais, quel honneur plus grand si les fils de ses frères,
Grâce à lui, eux aussi ont un sort plus clément !
Du grand livre anonyme, infini, mystérieux,
Je suis la page écrite et toi la page vierge ;
Que tes racines soient pour toi comme des cierges,
La chaleur, la lumière et l’œil de tes aïeux ».
La chaleur, la lumière et l’œil de tes aïeux ».
Mais d’un père qui meurt, c’est orphelin qu’on reste !
Quelle sagesse au monde y pourrait rien changer ?
Si le ciel l’eût voulu, nous serions palimpsestes*
Et, ce qu’un âge écrit, l’autre l’effacerait ...
La main qui caressa, qui guida, qui nourrit,
Le regard qui veilla, tard dans les nuits profondes,
Ces mots qui le sauvaient de lui-même et d’autrui,
Cette voix qui calmait ses plus furieuses frondes*,
Et ce pas qu’entre mille il aurait reconnu,
C’est le soleil éteint, c’est le ciel qui s’effondre
Et, dans la jungle honnie, l’Astre du Nord perdu !
… De tout, sauf de cela, son père a su répondre.
Troisième portrait – La Veuve –
Le brouhaha grandit ; sur fond de Saints Versets
La foule hétéroclite assiège le cercueil ;
Les mains jointes, debout, tous accourent prier
Pour celui qui reçoit mais n’est plus à l’accueil.
« De toute créature Allah est Créateur,
Nous Lui appartenons et retournons à Lui,
Son Royaume éternel est l’ultime demeure,
Chaque âme éprouvera la mort au jour prédit. »
Les bâtonnets d’encens exhalent leurs volutes ;
Un compagnon sincère et un ami meurtri
S’efforcent d’adoucir la scène qui débute
A la veuve d’un jour dont se brise la vie.
« Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah Le Tout-Puissant !
Béni soit Mohammed, Sceau de la prophétie* !
Le regretté vécut et mourut musulman,
Prions que Le Très-Haut l’ait en son paradis. »
Avec quelques dévots savants et compassés*,
Les fqihs* ont achevé les dernières sourates*
Et, la levée du corps ne pouvant plus tarder,
L’affliction laisse place aux rudesses spartiates*.
Comme un coup de tonnerre au cœur d’un cauchemar,
Retentit le fracas des portes grand-ouvertes ;
Emportant le cercueil, quatre épaules expertes
Bousculent la cohue jusqu’au blanc corbillard.
Face à ce corps raidi quittant le lieu du drame,
- L’usage l’excluant de tout enterrement* –
Quand explose en clameur le hurlement des femmes
La compagne fidèle épouse le néant !
Cinquante ans de partage et de complicité
Disparaissent sous l’œil incrédule et glacial
D’une mère affichant sang-froid et dignité :
L’amour fera son deuil loin du chagrin filial.
Le Tableau - Vanitas vanitatum, et omnia vanitas* -
Quiconque a vu partir ainsi un être cher
Sait combien ce moment, cette seconde mort,
Ne le cède en horreur qu’aux pelletées de terre
Qu’on jettera bientôt sur la tombe et le corps.
Quand il quitte à jamais son terrestre séjour,
Couvrant d’un voile noir les siens qu’il abandonne,
Et lorsqu’au cimetière, en un trou, pour toujours,
On l’abandonne aux vers, à la nuit, sans personne,
Celui qu’on vient de perdre inspire plus d’amour
En ces moments honnis gravés dans nos mémoires
Qu’il n’en reçut parfois tout au long des beaux jours
Partagés avec ceux dont il brise l’histoire.
La vanité du monde et toute sa beauté,
La grandeur de la vie et notre insignifiance,
Tout se lit maintenant en ombres et clartés
Aux visages défaits par la même souffrance :
La paix en cet aïeul pour qui tout a cessé,
Le trouble dans ce fils par qui tout recommence,
Et, sur la femme entre eux comme un chaînon cassé,
La grâce résignée du calvaire en silence.
_________________________
auteur : Camal ELMILI HAMAYED
copyrights et tous droits réservés à l’auteur & à MOSALYO
reproduction interdite
Explicitation
Les funérailles de Abderrahim Bouabid - paix à son âme - ont constitué un évènement national ; les témoignages les plus élogieux ont afflué du monde entier et une foule immense a suivi l’enterrement. Une fois n’est pas coutume, « élites » et multitude ne rendaient hommage ni au pouvoir, ni à l’argent, ni à la célébrité, mais à la noblesse d’âme d’un serviteur exceptionnel de l’intérêt général. Ces obsèques historiques et émouvantes, l’occasion de saluer collectivement l’exemplarité d’un citoyen émérite, pouvaient-elles ne pas se transformer en miroir grossissant de certains travers de l’engeance humaine ? D’outrances en propos présomptueux, de vantardises en affabulations et de mensonges éhontés en excès de zèle, le verbiage des charognards et des paltoquets* y a atteint des sommets insurpassables ! Face aux caméras et aux microphones, il est si tentant de grappiller des bribes de gloire en s'accrochant aux basques d'un mort qui ne viendra jamais vous démentir ... Certaines images et déclarations me semblèrent même si obscènes que je ne pus me résoudre à imputer autant d’hypocrisie aux seules mœurs politiques. J’en cherchai donc une part de justification ailleurs, notamment dans notre prégnante* culture arabo-musulmane qui nous enjoint de respecter « l’heure de la mort » (sa3at el mout) en taisant momentanément nos dissensions avec les disparus ... Et je finis même par me demander s’il ne pouvait pas y avoir - post-mortem* – une once de « sincérité incohérente » dans les jérémiades* ostentatoires de certains individus ? Un peu comme si, « à l’insu de leur plein gré * », ils se rendaient subitement compte de la dimension réelle du disparu ... par rapport à la leur !
Perplexe, et attristé par ces dérives ordinaires de la « comédie humaine » dont ne s’étonnent et ne s’indignent que les naïfs de mon espèce, je m’arrachai petit à petit à l’apparat du cérémonial officiel et m’efforçai de trouver l’apaisement ailleurs.
Le poète est un voyageur fantasque et libre ; la lévitation* lui est familière ; souvent aveugle à ce que tout le monde voit, il ferme parfois les yeux pour occulter la réalité et tenter de percevoir ce que personne ne voit, traquant sa vérité, en quête obsessionnelle de sens. C’est ainsi que, le plus naturellement du monde, mes « rêveries solitaires » me transportèrent dans l’univers intime du défunt, parmi ses proches, au sein même du foyer en deuil, partageant indiscrètement la véritable épreuve qu’endurait cette famille loin du décorum protocolaire et du tumulte médiatique. Sauf que, ne sachant alors rien de la vie privée de cet homme public, je ne pouvais qu’inventer. Je me plus donc à imaginer que le regretté Abderrahim Bouabid avait un fils, que ce fils lui ressemblait physiquement, et que le fils d’un tel père ne pouvait pas ne pas se poser les questions que je me posais moi-même : c’est de cette « escapade » qu’affleura* ce poème, lequel n’avait aucune vocation à être publié et serait sans doute demeuré confidentiel si, un soir de juin 2010 ...
Ce soir-là, sur une chaine de télévision locale, je tombai par hasard sur une longue interview qui m’émut en me renvoyant deux décennies en arrière. L’invité du journaliste H.B. n’était autre que A.B. ... ce fils dont j’avais supputé l’existence et les interrogations, et ce fils bien réel que je découvrais tout à coup sous les traits d’un brillant quadra à la personnalité affirmée. La patte quelque peu intimiste de l’émission, la lenteur tranquille de l’interviewer (lui-même un temps compagnon de route de Abderrahim Bouabid) et la pertinence des questions, tout surlignait flatteusement le verbe éloquent, la pensée maitrisée et le tempérament volontaire de l’interviewé. « Pas de doute, pensai-je après avoir écouté avec intérêt et plaisir jusqu’à la dernière phrase, la légitimité de ce « légataire* » sur la scène politique ne tient pas au seul patronyme* prestigieux qu’il perpétue » ... Cette vision sans complaisance de la scène économico-sociale, cette approche moderne et originale de l’action, ce didactisme* clair, cette démarche politique différenciée, cette modération doctrinale, cet engagement déterminé, tout fleurait l’excellence des racines et la « bonne école » - sans sujétion*.
![]() |
| Abderrahim BOUABID |
Voila pourquoi, 20 ans après, j’exhume ce poème, saluant à ma façon la mémoire du symbole Abderrahim Bouabid. Puisse son « fier héritier » – si jamais il venait un jour à lire ces lignes – m’en pardonner la liberté de ton, et l'interprétation forcément très personnelle. Mais n'est-ce pas la destinée normale des symboles que de ne plus s'appartenir ?
Petit Dico rapide pour les Jeunes (dans l’ordre d’apparition dans le texte)
* Cuistre : un pédant mal élevé
* Furtif : dérobé, pas franc et fugace
* Chafouin : sournois (en parlant du visage)
* Déjeté : courbé, tordu, mal fichu
* à part soi : expression synonyme de « en son for intérieur » et de « in petto »
* Contrit : qui semble regretter ses fautes, ses péchés (visage contrit)
* Toute honte bue : expression synonyme de « sans vergogne » (bla hya wala hechma)
* Fat : un vaniteux imbuvable, qui a une trop haute opinion de lui-même
* Jactance : bavardage arrogant
* Aviné : ivre
* Orde : d’une extrême saleté
* Panégyriste : celui qui fait un panégyrique, un éloge très flatteur
* Homme-lige : vassal ou homme complètement dévoué à un autre
* Oint : l’onction sacrée, la bénédiction
* Précellence : supériorité évidente, indiscutable et hors de comparaison
* Cénacle : groupe restreint, cercle, aréopage
* Sisyphe : (mythe) du nom d’un roi condamné à effectuer éternellement une tâche surhumaine et vaine : remonter jusqu’au sommet d’une montagne un rocher qui en retombait à chaque fois
* Resort : anglicisme envahissant pour dire « hôtel résidentiel ultra luxueux »
* Lupanar : lieu de débauche
* Grand-messe : grand rassemblement important
* Flagorneur : celui qui flatte assidûment et exagérément
* Blanchi sous le harnais : qui a passé énormément de temps à faire ou à apprendre une chose
* Palimpseste : parchemin manuscrit qu’on grattait ou lavait pour y réécrire autre chose
* Fronde : révolte, rébellion
* Sceau de la prophétie : pour l’Islam orthodoxe, le prophète Mohammed a « scellé » le cycle des prophéties ; d’après le Coran, Dieu n’enverra plus de messagers aux hommes
* Fqih : au Maroc, récitant du Coran et de textes religieux (signifie aussi maître)
* Sourate : chapitre du Coran
* Spartiate : austère, rigoureux, dur
* l’usage l’excluant de tout enterrement : la tradition arabo-musulmane recommande aux femmes de ne pas accompagner les enterrements ; cet usage est très rarement transgressé
* Vanitas vanitatum et omnia vanitas : “ vanité des vanités, et tout est vanité », citation biblique soulignant la vanité de la vie terrestre
* Paltoquet : personnage insignifiant et prétentieux
* Post mortem : après la mort
* à l’insu de leur plein gré : cette expression incorrecte mais cocasse est entrée dans le panthéon du parler ordinaire depuis qu’un coureur cycliste la servit (par ignorance) aux journalistes médusés pour signifier qu’il ne s’était pas volontairement dopé et qu’on lui avait fait avaler des substances interdites ... à son insu !
* Patronyme : nom de famille
* Prégnant, e : Qui prédomine et s'impose à l'esprit par rapport au reste
* Jérémiade : plainte fréquente, importune, lassante, déplacée
* Lévitation : soulèvement et déplacement d'un corps sans intervention rationnelle d'aucune sorte
* Affleurer : apparaitre à la surface
* Légataire : personne à qui on a fait un legs
* Didactisme : qualité de ce qui a pour but d'instruire, d’enseigner, d’apprendre
* Sujétion : soumission, assujettissement, inféodation
* Dithyrambe : éloge excessif, apologie
* Chefaillon : petit chef
___________________________________________________________________________________________
Note pour les plus jeunes : qui est Abderrahim Bouabid ?
En cette effervescente et foisonnante année 2011, je voudrais d’abord rappeler à certains des plus jeunes marocains - ceux qui sont persuadés que rien ne leur a préexisté et que nous sommes en janvier de l’an 1 après le Printemps Arabe - que Abderrahim Bouabid fut, à l’âge de 21 ans, en 1944, l’un des principaux artisans et le plus jeune signataire du Manifeste de l’Indépendance du Maroc, alors sous protectorat français.
Nationaliste de la première heure et militant de gauche jusqu’à la dernière, il a accompagné toute l’histoire du Maroc moderne, depuis la lutte pour la libération jusqu’aux dernières tensions politiques du règne de Hassan II. Fidèle à son engagement farouche, à son éthique humaniste et à son credo progressiste, Abderrahim Bouabid a pesé de manière significative et constante sur l’évolution politique de ce beau pays, avec un courage jamais démenti et, ce qui le distingua parfois de nombre de ses pairs ou camarades, un sens remarquable des responsabilités. N’hésitant ni à soutenir, ni à s’opposer, ni à payer de sa personne chaque fois que l’intérêt du Maroc le commandait, maintes fois emprisonné pour son activisme et ses prises de position, jamais en quête d’avantages personnels et rétif au moindre reniement, modéré mais déterminé, il mérita amplement le respect de tous, y compris celui de ses plus insignes adversaires. On dit d’ailleurs – mais il se dit tant de choses – que le défunt roi - en dépit de tout ce qui parfois les opposa durement – vouait à Abderrahim Bouabid une estime hors de pair ! La juste mesure d’un tel hommage apparaitra mieux à ceux qui ont eu l’occasion de mesurer l’intelligence exceptionnelle qui était celle du monarque et sa maitrise impressionnante de la scène politique ... Car oui, Abderrahim Bouabid appartient bien au gotha du panthéon progressiste, et pas seulement national ! Et encore oui, ses concitoyens s’honoreraient en le gardant longtemps dans leur cœur et dans leur mémoire, pour son abnégation, pour la hauteur de son idéal, pour sa vertueuse pondération, pour la dignité de ses choix, et pour son courageux engagement. Abderrahim Bouabid n’était pas seulement le contraire d’un fanatique, il était un homme probe, jusqu’au bout voué à ses convictions, en prise avec les lumières et le progrès ; un homme d’action et de réflexion, mesuré et résolu. Bref, dans l’impitoyable (et parfois hélas pitoyable) jungle politique, surpeuplée d’opportunistes cyniques, dévoyée par tant de prédateurs serviles et si souvent malmenée par des leaders féroces ou des chefaillons à l’ego hypertrophié, cet homme-debout était un honneur et un bonheur pour son pays.
Un censeur sourcilleux (il en existe toujours, partout, contre tout et contre tous) pourrait vouloir - pour de bonnes ou de moins bonnes raisons – édulcorer mon propos en soulignant que je parle d’une personnalité que je n’ai pas connue ... Soit, et j’entends bien ! Mais ce modeste commentaire autour d’une fiction poétique n’est ni un article de presse informatif, ni un commentaire d’histoire, ni un dithyrambe* partisan, ni encore moins le panégyrique* d’un saint ! Ce n’est qu’un cri du cœur, enthousiaste certes, mais désintéressé et lucide. Car je sais bien que nul n’est parfait, je sais bien que tout le monde commet des erreurs et je partage même avec conviction cette fine observation d'Alphonse Karr : "On diminue la taille des statues en s'en éloignant, celle des hommes en s'en approchant " ... Mais quelle œuvre publique n’est pas portée par la vérité intrinsèque, et en grande partie privée, de l’être humain qui en est l’auteur ? Est-ce-que, pour autant, cela en interdit l’accès ou en limite le droit de critique ? Si tel était le cas, je devrais m’abstenir d’émettre toute opinion sur les splendeurs de Toutankhamon, sur l’intuition géniale de Darwin, sur les crimes de l’inquisition catholique, sur les langueurs de Baudelaire, sur le chant de Nazim Ghazali, sur les prouesses de Ferdinand de Lesseps, sur les écrits d’Amin Maalouf ou sur la folie sanguinaire de Pol Pot ... puisque je n’ai connu personnellement ni Toutankhamon, ni Torquemada, ni aucun des autres !
Abderrahim Bouabid semblait auréolé d’une grâce particulière : inspirant à la fois le respect, l’estime, la confiance et l’affection, il était de ces très rares leaders susceptibles de donner aux plus désenchantés d’entre nous le goût d’un engagement politique sain. Et quand on observe son parcours durant 50 ans, on ne peut s’empêcher de penser à deux célèbres sentences qui soulignent, à contrario, « l’exception Abderrahim Bouabid » ; la première est de Victor Hugo qui brocardait l’opportunisme en fustigeant «Tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que la honte » ; la seconde est de Charles Péguy qui, jugeant la philosophie de Kant trop pure pour être applicable, ironisait ainsi sur son inutilité : « Le Kantisme a les mains pures mais ils n’a pas de mains » ... Eh bien disons que, de ses « mains pures » et sans jamais « changer de bord », Abderrahim Bouabid, lui, a su empoigner fermement le destin de son pays pour tenter d’en améliorer le sort au profit du plus grand nombre ... Cela a déjà été dit, tant resterait à dire, cela au moins aura été redit.
Jeunes gens « en ébullition », si vous trouvez le temps d’aller surfer sur le site internet de la Fondation Abderrahim Bouabid, munissez-vous de cette pensée du bon Marcel Pagnol : « Si nous voyons plus haut que nos pères, c’est parce que nous sommes montés sur leurs épaules ».
______________________________________________________
_____________________________

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire