« L’Art est une blessure devenue Lumière » Georges Braque

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mercredi 1 décembre 2010

(41) 1/ vestes et peaux 2/ maître opticien

1.    vestes et peaux 

Les reptiles rampent. A force de ramper, leur peau se souille, ternit et perd de sa sensibilité. Pour retrouver lustre et perception, ils en changent donc périodiquement. Conçus pour la station debout mais détournés de leur vocation naturelle, les hommes qui rampent ne sont pas dotés du même privilège ; supérieurs aux serpents en intelligence, ils changent de chemise, retournent leur veste et descendent leurs pantalons.


2.    maître opticien 

Je connaissais depuis toujours le maître instituteur , le maître queux, le maître avocat, le maître académicien, le maître chien, le maître d’hôtel, d’armes, d’œuvre, d’ouvrage, de ballet, de conférences, d’études, de requêtes, de forges … et même le maître à penser et le maître-chanteur … Et puis je me suis mis à découvrir, au hasard de mes balades dans les quartiers huppés de la grande Casablanca, un maître joaillier ou un maître horloger par-ci, un maître ébéniste, un maître chocolatier par là …

Et voilà que, cherchant modestement à soigner mon hypermétropie au moindre coût possible, je tombe sur une enseigne pompeusement baptisée « truc-machin Maître Opticien » ! Mais c’était quoi alors tous les professionnels qui jusque là taillaient et ajustaient mes lunettes ? Des apprentis ?
Ce prétentieux commerçant bien dans l’air du temps - et dont je me suis of course éloigné à grands pas - s’imagine sans doute qu’en usurpant ce titre ronflant, il acquiert ipso facto la compétence qui va le distinguer de ses confrères et la légitimité à multiplier par 5 tous les prix. Hélas, si ces distinctions auto-décernées sont 9 fois sur 10 absolument imméritées, elles produisent néanmoins sur nombre de nos con-citoyens l’effet escompté par leurs auteurs : bourgeois éclairés comme « fashion’ victimes », bougnats parvenus  comme  midinettes complexées, tous les gogos se précipitent sans discernement dans ces nouveaux temples de la con-sommation, persuadés qu’ils vont y trouver le top de la qualité, le must de l’art ou le nec plus ultra de la bimbeloterie mondialisée.

Dans notre beau pays, qui a élevé la bonne chère au rang de valeur sacrée, le maître pâtissier est peut-être, de tous les maîtres autoproclamés, l’engeance la plus emblématique, la plus prolifique et la plus caricaturale. Celui auquel je pense (oh ! vous n’aurez guère de mal à l’identifier) a très bien compris les règles basiques de cet arnaque banalisé :

1.     on s’installe dans un « espace » si luxueux et dispendieux (le vrai investissement est d’ailleurs là) qu’il est impossible d’y survivre sans saigner à blanc la clientèle
2.     on pompe la carte ésotérique d'un prestigieux confrère franchisé en la « tropicalisant » pour se prévaloir de la moroccan’ touch
3.     on accroche sur sa (ses) devanture(s) une enseigne tapageuse stylisée par un designer au noir
4.     on confectionne à la hâte quelques tabliers « siglés » et amidonnés qu'on colle sur le dos de 3 ou 4 filles mignonnes qu’on continue de payer aussi mal mais en allongeant encore leurs horaires d’esclaves et en exigeant d’elles les contorsions qui siéent au standing tarifaire
5.   et hop ! la petite pastilla aux fruits de mer – au maximum 10 cm de diamètre et 5 dhs d’ingrédients congelés non identifiables - passe sans vergogne à « 35 dhs seulement » … chez notre maître pâtissier, celui-là même parfois qui, l’avant-veille, la vendait 8 balles dans son ancien gourbi sans marbre de carrare, au fin fond d’une ruelle introuvable !

Si la gamine qui bosse là a un père, une mère et 2 petits frères, et si elle se fait un devoir de ne pas  rentrer chez elle les mains vides, cette pauvre nunuche aura intérêt à bien faire ses comptes car : 4 x 35 = 140 dhs ! ... Oui, les 4 "pastillettes" payées au maître, c’est à peu près l’équivalent de ce qui lui restera, à elle, après déduction de ses frais de transport, du salaire hebdomadaire payé par le maître. 

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